"ART", ou la géométrie complexe de l’amitié


"Art" à nouveau sur les planches munichoises

Qui n’a jamais entendu parler d’ "Art", cette pièce créée en 1994 au théâtre des Champs Elysées à Paris par Fabrice Luchini, Pierre Arditi et Pierre Vaneck ? Cette pièce qui a valu à Yasmina Reza non seulement deux Molières remarquables - meilleur spectacle privé, meilleur auteur -, mais aussi une reconnaissance internationale à travers le Tony Award du meilleur auteur en 1998, attribué pour la première fois à un écrivain qui n’est pas de langue anglaise ?

Entendu parler, oui, certes, même en Allemagne, même à Munich. Mais l’avez-vous vue ? Le monde a pu découvrir, projeté sur les écrans en 2012, l’adaptation par R. Polanski du Dieu du carnage, ce deuxième grand succès de Yasmina Reza, à l’affiche d’ailleurs au Teamtheater il y a quelques mois, ici même à Munich. Mais faites-vous partie des Munichois qui ont eu le bonheur de voir "Art" mis en scène par le Théâtre Jean Renoir, à la même période, au Pepper Theater ? Si ce n’est pas le cas, vous pouvez dans les jours à venir (re)découvrir ce bijou de pièce qui joue les prolongations tous les soirs, du jeudi 18 au samedi 20 février 2016 (à 20 h) et le dimanche 21 février 2016 (à 16h).

Petites cruautés entre amis

"Art" : le titre est certes moins alléchant, moins prometteur de conflits que Le Dieu du carnage, qui nous donne clairement à voir des relations à couteaux tirés, de plus en plus saignantes - au sens figuré. L’écriture de Yasmina Reza s’inscrit en effet parfaitement dans la vision d’Antonin Artaud d’un théâtre de la cruauté car, comme il l’écrit lui-même dans Le théâtre et son double, "On peut très bien imaginer une cruauté pure, sans déchirement charnel". Cette cruauté-là, si banale dans les rapports humains, Yasmina Reza sait admirablement bien la mettre en mots - et en silences ! - ; cette cruauté-là sous-tend toute son oeuvre dramatique, y compris "Art", de manière plus subtile et, par là même peut-être, plus aigüe.

"Art" est une pièce au titre trompeur. D’aucuns y ont lu une critique de l’art contemporain, ou de son statut, à travers ce tableau à la Carré blanc sur fond blanc de Malevitsch, autour duquel tourne toute la pièce : "C’est une toile d’environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux" ; à travers notamment les réflexions de Marc qui désapprouve fortement l’acquisition, si onéreuse et ridicule à ses yeux, de ce tableau par son ami Serge : "Je ne crois pas aux valeurs qui régissent l’Art d’aujourd’hui... La loi du nouveau. La loi de la surprise... La surprise est une chose morte. Morte à peine conçue, Serge…" ; ou encore : "Un jour ou l’autre, la créature va dîner chez les Desprez-Coudert et pour entériner son nouveau standing, achète un tableau blanc". Mais il faut d’abord y voir une pièce sur l’art de l’amitié. Et la mise en scène élaborée par le couple Weidenfeld le met merveilleusement en évidence.

De l’importance des acteurs – et des amis

Remontons à la genèse de cette pièce. Au milieu d’une période qu’elle décrit elle-même comme “très difficile” - personne ne voulait de L’homme du hasard -, Yasmina Reza décide de faire ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant : “écrire pour des amis qui me tannaient depuis longtemps, Pierre Vaneck et Pierre Arditi”. Elle finit par ajouter à ce duo un troisième personnage en pensant à Fabrice Luchini, avec qui elle avait joué Le veilleur de nuit, tout en veillant à écrire des rôles parfaitement équilibrés “de peur que l’un des trois ne refuse de jouer”. Une pièce sur l’amitié, écrite pour des acteurs liés d’amitié, aux rôles équilibrés : autant d’éléments qui ont joué dans le travail de préparation, comme l’ont confié aux élèves de l’atelier de théâtre du lycée Jean Renoir Valérie Weidenfeld et les trois acteurs, Patrice Hermann, Hervé Adeline et Jean-Pierre Dupré, bons copains dans la vraie vie aussi. Cette proximité les a aidés à mieux réfléchir aux enjeux de la pièce, à affiner et approfondir leurs rôles. Plusieurs distributions ont même été testées, chacun avait ses propres préférences, mais celle qui a été retenue paraît si évidente ! Jean-Pierre Dupré et sa pointe d’accent méridional, son léger embonpoint de bon vivant, colle si bien au personnage plutôt sanguin et impulsif de Marc, très poseur, tout comme son maintien travaillé, un peu cambré, main sur la hanche, jambes et pieds écartés ; Patrice Hermann, plus froid et raide dans sa tenue, plus réservé, plus précieux dans sa diction, plus intellectuel avec ses lunettes, campe un Serge en parfaite symétrie de taille et de costume avec Marc ; coincé entre ces deux caractères bien trempés, plus petit, souvent voûté, et au jeu remarquable de nervosité, Hervé Adeline incarne très bien Ivan, angoissé, souvent dominé par ses amis, sa fiancée, sa mère, trop "tolérant" et "flasque" aux dires de Marc.

Rapports géométriques

La scénographie et les costumes rendent de manière épurée et évidente le caractère triangulaire de cette amitié, dans un rapport permanent et à géométrie variable de deux contre un. Trois amis, trois intérieurs identiques - un canapé blanc à gauche, deux fauteuils blancs à droite - , à la nuance près du tableau accroché évidemment au centre de la scène, et de la lumière colorée qui baigne les murs de bleu (Serge), de vert (Ivan) ou de violet (Marc) : voilà pour la toile de fond commune. Mais l’opposition latente entre Marc et Serge, amorcée par l’achat du fameux tableau blanc d’Antrios, qui ira croissant au long de la pièce jusqu’à éclater violemment, est suggérée d’emblée : même costume et mêmes chaussures noires, mais l’un porte une chemise noire, l’autre une chemise blanche ; dans les différents appartements, Serge ne s’assied que du côté gauche, Marc que du côté droit. La place d’Ivan est claire dès sa première apparition, à quatre pattes au milieu de son appartement et tournant le dos au public : il sera "sans consistance, l’être hybride et flasque" (Marc), ce que montre son polo gris - ni noir ni blanc - un peu défraîchi et ses baskets blanches ; il sera celui à la "présence veule, la présence de spectateur veule et neutre" (Serge), qui sera accusé de ce fait des "pires excès" auxquels se sentent entraînés Marc et Serge ; presque toujours debout entre leurs deux egos bien assis, oscillant souvent sur ses pieds, partagé dans son désir de rester l’ami de chacun, mais manipulé par Serge et Marc qui veulent chacun se rallier ce barycentre mobile. Plus soumis, plus faible, plus indécis ? Yvan se révèlera pourtant le moins affecté, le plus authentique des amis, celui qui ramènera l’équilibre : "je ne suis pas comme vous, je ne veux pas être une référence, je veux être moi-même, je veux être votre ami Yvan le farfadet !".

A cette géométrie efficace de la scénographie répond la précision et le dépouillement de la mise en scène, qui va à l’essentiel sans gesticulation : il suffit d’un rictus, d’un regard, d’un geste précis de la main pour dire la gêne, l’ennui, l’amusement, la colère, l’exaspération, l’incompréhension, la volonté de réconciliation, pour susciter le rire ou déclencher une altercation, bref, pour dire ces petits riens qui font la richesse et la complexité des amitiés. Cette chorégraphie elle-même, minimaliste mais si parlante, répond visuellement au rythme particulier de ces dialogues alternant avec des apartés et à la musique de ces mots, tous pesés, tous lourds, soulignés par des silences tout aussi pesants. Un travail d’horlogerie fine et de dentelle, comme nous l’a rappelé Valérie Weidenfeld, car il est "très difficile de savoir ce qui marche ou pas en gestuelle", il faut constamment essayer et réajuster ; car même dans ces fameux silences, il faut être présent. Le théâtre Jean Renoir nous offre une magnifique interprétation de ce texte - conçu à l’origine comme une partition musicale - , toute en phrasés clairs et précis sur fond de silence dense.

Yasmina Reza a pourtant longtemps refusé de laisser interpréter ses pièces par des amateurs, car ils ne respecteraient pas les silences, comme nous l’a confié Valérie Weidenfeld, qui par exemple n’a obtenu l’autorisation de monter Trois versions de la vie qu’en 2013. Ces acteurs amateurs cependant, qui nous ont tous déclaré avoir travaillé à ce spectacle par plaisir, répondent tout à fait aux exigences de l’auteur : "mon écriture fait une confiance totale à l’acteur. Avec un acteur médiocre, il ne reste rien d’une pièce, plus de sous-texte, plus de densité dans les silences, plus aucune perversité, rien" et se montrent plus que dignes de cette confiance, eux dont les metteurs en scène ont réussi à "tirer le meilleur", pour notre plus grand plaisir.

Réservations  : Théâtre Jean Renoir

Hélène Hausmann, Responsable de l’Atelier Théâtre du Lycée


Navigation

Agenda

<<

2017

 

<<

Avril

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
272829303112
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
Aucun évènement à venir les 3 prochains mois
Das Wetter in München